Il y avait à peine deux ans que la lanterne était
construite, quand Louis, le bedeau du village, chargé de
l'allumer à l'heure des vêpres et de l'éteindre
à l'heure des matines,
s'aperçut que quelqu'un faisait son travail à sa
place. Par crainte de perdre les avantages de cette fonction, il n'en
parla à personne. Mais chaque jour il constatait que la
lanterne s'allumait ou s'éteignait en dehors de sa
présence dans l'édifice. Mais il ne vit jamais et
ne sut jamais qui faisait son travail.
C'est à la veille de
sa mort qu'il sentait proche, qu'il décida de se confesser
auprès du curé de Saint-Denis
d'Oléron de passage à St Pierre. Il avoua à ce brave Abbé
Anselme, ancien camarade de classe, que pendant des années il
avait été rémunéré pour un travail qu'il
n'effectuait pas et qu'il n'avait jamais pu savoir qui le faisait
à sa place. L'abbé Anselme vérifia le
soir même les dires de notre bedeau et pu constater la
véracité des propos de Louis. Au
décès de celui-ci, il n'y eut aucun changement : la
lanterne à l'heure des vêpres s'allumait,
à l'heure des matines s'éteignait. Le
mystère restait entier.
L'abbé Anselme en parla
à l'évêque de Saintes. Celui-ci lui
répondit que comme il n'y avait pas d'autres manifestations
associées, il serait préférable de
garder cette affaire secrète surtout qu'elle lui avait été
révélée sous le secret de la
confession par un mourant. L'abbé Anselme, pendant les
années qui suivirent essaya mainte fois de percer le secret
de la lanterne sans y parvenir. La seule information qu'il laissa
à son successeur, le curé Nadreau, au
sujet de la lanterne fut une consigne : il devait ne jamais
oublier de recharger la lampe à huile, toujours
laisser une recharge d'huile, une mèche et un briquet en
état de marche à côté de la
lampe. Pour le reste, le préposé s'occuperait de
l'allumage et de l'extinction de la lanterne.
Bout à conte, conte à contre, veux-tu que la suite je te
raconte ?
Alors… écoute ! Contre à contre, je te
raconte…
Ce fut à sa
bonne Louise que cette tâche incomba. Elle
n’était pas femme à poser des
questions. Elle ne chercha pas à connaître le
préposé à la lanterne, elle se
contenta de respecter consciencieusement les consignes de ce bon
monsieur le curé de la même façon
qu'elle vénérait les textes sacrés.
Les curés qui se succédèrent dans la
paroisse ne furent jamais au courant. Et c'est de bonne de
curé en bonne de curé que la tradition se
perpétua : apporter recharge d'huile,
mèche et briquet. Pendant longtemps aucune d'elles ne
chercha à savoir qui utilisait ce
matériel. C'était ainsi et cela avait toujours
été ainsi.
C'est après cette
période troublée par la révolution de
1789, le changement des mentalités, l'arrivée de
ce que l'on allait appeler le siècle des
lumières, que se produisit l'irréparable faute.
C'est une dénommée Henriette, un soir de
veillée, qui la première en parla en
public. Son anecdote fit rire tout le monde et son histoire fut mise
aux mêmes rangs que les contes dit ce soir là. C'est
seulement quelques années plus tard
qu'Amédée et sa soeur Ozéline, deux
enfants d’une dizaine d’années,
très téméraires, eurent
l'idée de percer le secret de la Lanterne des morts.
Bout à conte, conte à contre, veux-tu que la suite je te
raconte ?
Alors… écoute ! Contre à contre, je te
raconte…
C’est par un soir de début novembre que nos deux jeunes gens,
à la nuit tombante, purent constater que celle-ci
s’allumait précisément au moment
où la bonne du curé passait le petit portail du
cimetière. (A l’époque la place de la
lanterne des morts était le cimetière de St
Pierre.) Mais peut-être l’avait-elle
allumée avant de sortir ?
Un autre soir nos deux
drôles revinrent au cimetière, mieux
placés cette fois-ci. Ils la virent monter à
l’échelle jusqu’à la porte de
la lanterne l’ouvrir et déposer un objet, refermer
la porte, ranger l’échelle et rentrer
chez elle. Et la lanterne encore une fois s’allumer seule ?
Persévérant, nos deux
téméraires revinrent en pleine nuit pour
être là au petit matin. C’est ainsi
qu’ils percèrent le mystère de la
lanterne. Ils surprirent le gnome qui venait l'éteindre.
Effrayé par les deux enfants, il se sauva en courant , disparut
si vite qu’ils en restèrent coi, se demandant
s’ils n’avaient pas rêver. A partir de ce
jour la lanterne n’éclaira plus le
cimetière.
Bien des années plus tard
quand l’électricité arriva sur
l’île, la lanterne reprit son service. Cette
lanterne est un phare qui permet aux âmes
d’oléronnais ayant trouvé la mort loin
de chez eux, ou péris en mer, de rentrer
jusqu’à leur dernière demeure afin de
trouver le repos éternel dans leur île.
Bout à conte et contre à conte, il y aura
d’autre conte…